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Présentation de l'encyclique "Caritas in veritate" au groupe "éthique et santé"

ETHIQUE et SANTE
Asnée - Dimanche 31 janvier 2010
 
 
 
CARITAS IN VERITATE
 
Père Philippe Gauer
 
 
 
 
PREAMBULE
 

« Caritas in veritate » : l’amour (ou la charité) dans la vérité, encyclique du 29 juin 2009 qui porte sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité, s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Eglise.

Quelles sont les implications de cette encyclique par rapport aux questions que nous nous posons sur la santé et cette nouvelle loi HPST ?

 

La doctrine sociale de l’Eglise nous renvoie à l’éthique. Dans cette encyclique, vous ne trouverez aucun interdit ni aucune obligation. C’est d’abord une approche théologique. En effet, le point de départ va être Dieu, dans son mystère d’Amour, dans ce qu’Il est pour nous, dans ce qu’Il nous révèle.

 

En préambule, pour nous mettre dans l’ambiance de ce texte, rappelons qu’aujourd’hui est la journée mondiale de lutte contre la lèpre, maladie qui touche encore plusieurs centaines de milliers de malades chaque année, alors que l’on sait parfaitement traiter cette maladie que l’on serait capable d’éradiquer aujourd’hui.

Encore plus scandaleux, le paludisme est une autre pathologie que nous pouvons soigner aujourd’hui. Au cours du XX° siècle, nous avons su éradiquer cette maladie dans le sud de la France ou dans le nord de l’Afrique. Aujourd’hui, nous savons pertinemment qu’il serait possible de supprimer ce fléau sur l’ensemble de la planète. Mais pourtant, il est encore responsable d’un million de morts chaque anée : toutes les 30 secondes, une personne meurt du paludisme !

On pourrait également parler du sida mais c’est un problème un peu plus complexe.

Enfin, une autre pathologie s’appelle la faim, responsable dans le monde de la mort de 30 millions d’êtres humains chaque année : en moyenne, une personne toute les secondes meurt de faim sur terre. Ici, le traitement est peu coûteux et nous l’avons !

Tout ceci illustre le contexte dans lequel se situe cette encyclique. Benoît XVI en a d’ailleurs retardé la publication, en raison notamment de la crise qui touche le monde actuellement.

 

Cette encyclique est composée d’une introduction et de six chapitres qui, chacun aborde une question très particulière.

 
 
 
 
 
 
INTRODUCTION
 

Elle donne quelques points importants qui vont être les clés de lecture des chapitres suivant.

 

En effet, la doctrine sociale de l’Eglise est à la fois une branche horizontale avec des questions bien concrètes, bien humaines, amenant des réponses pratiques, adaptées et, en même temps, une branche verticale qui est la place de l’Amour de Dieu, dans ce qu’il peut apporter comme réponse et ce que nous, en tant que chrétiens, pouvons y contribuer.

Elle demande donc une double lecture de chacune des questions abordées sur le plan éthique, politique, économique (dimension horizontale) et une dimension verticale qu’il nous faut intégrer.

Précisons que la réflexion de Benoît XVI prolonge la pensée de Jean Paul II. Ces deux personnages ne doivent pas être opposés mais, au contraire, rapprochés au plus près, en raison de leur étroite collaboration quand Benoît XVI était encore le cardinal Ratzinger. Cependant, l’approche de Benoît XVI est plus théologique que celle de Jean-Paul II, plutôt philosophe et anthropologue.

 

(1)      L’amour dans la vérité (Caritas in veritate), dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité toute entière. L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue. Chacun trouve son bien en adhérant, pour le réaliser pleinement, au projet que Dieu a sur lui : en effet, il trouve dans ce projet sa propre vérité et c’est en adhérant à cette vérité qu’il devient libre (cf. Jn 8, 22)…

 

Sous leur apparente complexité, il s’agit ici d’éléments plus généraux. Pour la foi des chrétiens, tout vient de Dieu, source de l’Amour. Mais, parce que nous avons tous été crées à l’image et à la ressemblance de Dieu, tout homme, quelqu’il soit, est habité par ce dynamisme de l’amour. Quelques soient ses convictions politiques, religieuses, quelque soit sa vie – pour le meilleur ou pour le pire, ce dynamisme fondamental de l’amour est toujours au fond de lui-même. Ce dynamisme vient de Dieu, il est un appel que Dieu a mis en chacun de nous qui se sent appelé à aimer. L’homme va y répondre de façon plus ou moins juste, va rechercher plus ou moins son intérêt, mais chacun est à la recherche du bien, a une soif de la vérité. Cette recherche du bonheur, nous vient du fait que nous sommes crées à l’image de Dieu qui est Amour. L’homme ne s’épanouit qu’en aimant et en se donnant totalement. C’est la Vérité sur chacun de nous. Quelqu’un ne peut s’épanouir que s’il recherche cette vérité en lui et c’est ce qui fait sa vie : aimer en se donnant.

 

… Toute personne expérimente en elle un élan pour aimer de manière authentique : l’amour et la vérité ne l’abandonnent jamais totalement, parce qu’il s’agit là de la vocation déposée par Dieu dans le cœur et dans l’esprit de chaque homme…

 

L’amour est dans le cœur de l’homme, dans chacun d’entre nous et de ceux qui nous entourent : collègues de travail, gestionnaires, économistes, politiciens, de façon plus ou moins éveillée ou endormie.

Cette première notion est fondamentale. Pour Benoît XVI, ce sera l’une des clés essentielle pour avancer dans le domaine de la vie sociale, économique, et concernant la mondialisation.

Cet appel à aimer va se faire dans la vérité. Il ne s’agit pas d’une vérité qui nous viendrait d’en haut, arrivant par une révélation, mais d’une vérité inscrite en nous : le respect de ce chacun est en tant que personne.

 

Deuxième élément important : cet amour est à la fois donné et reçu. Nous avons à le recevoir comme un cadeau reçu de Dieu. Et en même temps, il est appel, vocation. Il va donc nécessiter une réponse libre et responsable : j’en suis capable et je peux répondre oui ou non à cet appel à aimer. C’est toute la dignité de l’homme crée par Dieu libre et appelé à aimer et sans contrainte. Voir en l’autre un frère relève de sa dignité.

 

Troisième point important dans cette introduction :

 

(6) La charité dans la vérité est un principe sur lequel se fonde la doctrine sociale de l’Église, un principe qui prend une forme opératoire par des critères d’orientation de l’action morale. Je désire en rappeler deux de manière particulière; ils sont dictés principalement par l’engagement en faveur du développement dans une société en voie de mondialisation : la justice et le bien commun

 

La justice : toute société élabore un système propre de justice. Mais la doctrine sociale de l’Eglise qui nous renvoie à l’amour (la charité) dépasse la justice, parce que aimer c’est donner, c’est offrir du mien à l’autre. Et je ne peux donner à l’autre du mien sans lui avoir tout d’abord donné ce qui lui revient selon la justice : le pain, l’eau, le toit, tout ce qui est vital pour lui. Quand je commence à partager mon pain avec celui qui a faim, je n’ai pas encore commencé à l’aimer, je ne pratique que la justice.

Le bien commun : la théologie chrétienne nous rappelle la destinée universelle des biens de la planète (l’air, l’eau, la nourriture…), dont nous sommes les gestionnaires : « Si tu vois ton frère qui a faim et que tu ne partages pas le pain qui est tien, tu ses un criminel » nous dit Saint Jean Chrysostome. Sans caricaturer la pensée de l’Eglise et de façon non culpabilisante, nous, occidentaux, en gaspillant tant de ressources nutritives et énergétiques par rapport à l’ensemble de la planète, nous sommes face à un péché collectif en commettant une injustice grave qui peut conduire jusqu’à la mort de ceux qui sont nos frères, puisque crées à l’image et à la ressemblance de Dieu. Rappelons-nous l’évangile du riche et de Lazare : de nos jours, les ravages de la lèpre, du paludisme, de la faim dans le monde sont de ce point de vue un véritable scandale ! Nous avons l’habitude de notre confort. On se réfugie derrière notre ignorance… Or, à l’époque d’Internet et de la communication à l’échelle de la planète, peut-on encore dire : « Je ne sais pas » ?

Dans cette encyclique, le Pape ne vient pas pour nous parler de la justice, mais de la charité qui est l’étape suivante : une fois partagé votre pain, votre superflu avec celui qui a faim, qui est dans le besoin, vous pourrez seulement commencer à l’aimer.

 

Pour terminer avec cette introduction :

(9) …Le partage des biens et des ressources, d’où provient le vrai développement, n’est pas assuré par le seul progrès technique et par de simples relations de convenance, mais par la puissance de l’amour qui vainc le mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et qui ouvre à la réciprocité des consciences et des libertés.

L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend « aucunement s’immiscer dans la politique des États »…

Elle vient simplement raviver les aiguillons de l’amour qui est là, présent dans le cœur de l’homme. Elle nous appelle à réveiller ces puissances de l’amour qui sont en chacun de nous et en chacun de nos frères. Cette encyclique ne nous dit pas ce que « les catho devraient faire » mais nous révèle la vocation de tout homme, crée à l’image et à la ressemblance de Dieu, qui, conscient ou non, est porteur de ce dynamisme.

 
 
CHAPITRE I : Le message de « Populorum Progressio »
 

Benoît XVI rappelle ici la pensée de Paul VI qui est le premier a avoir développé de façon à peu près systématique la doctrine sociale de l’Eglise, tout particulièrement dans son encyclique « Populorum progressio », sortie en 1967, peu de temps après le Concile Vatican II. Il est important de resituer cette encyclique au tout début de la mondialisation, l’Europe étant déjà bien en place, depuis les années 50.

Dans la pensée de Paul VI, la question du développement intégral de l’homme, dans chacune de dimensions de sa personne, est primordiale. Et pour cela, le témoignage de la charité du Christ au travers des œuvres de justice, de paix et de développement est fondamental. Cela fait partie de l’évangélisation, c’est l’annonce d’une bonne nouvelle : tout homme mérite d’être aimé et c’est au travers de notre amour que nous allons révéler à l’autre sa dignité. Chaque homme est appelé à aimer et à être aimé et y trouve son bonheur. On retrouve cette notion dans les Confessions de Saint Augustin : si je veux le bien de quelqu’un, il faut que je le conduise à découvrir qu’il est capable d’aimer et d’être aimé.

Vouloir le bien d’un patient, d’un malade, d’une personne âgée ou handicapée, d’un pauvre près de moi (SDF dans ma rue, à la gare, au centre de Nancy) ou à l’autre bout de la planète, c’est lui permettre d’aimer et d’être aimé. Ce n’est pas seulement vouloir lui fournir le pain ou le toit dont il a besoin, c’est vouloir le bien intégral de sa personne. Si je me contente de lui apporter un morceau de pain ou de lui fournir un toit, je ne fais que pratiquer la justice mais je n’ai pas encore vraiment commencé à l’aimer et je suis donc encore en-deçà de ma vocation chrétienne.

 

La notion de progrès est un autre point important de cette encyclique de Paul VI : progrès humain dans toutes ses formes et tout particulièrement le progrès technique qui fait partie de la vocation de l’homme. On dit parfois que l’Eglise est réservée sur cette notion de progrès. Or, dans la pensée de Paul VI, reprise par Jean-Paul II et Benoît XVI, le progrès est partie intégrante de la vocation de l’homme, mais à condition qu’il soit pour le bien de l’homme et de tout homme. Paul VI insistait sur ce point en reprenant un passage de la lettre aux Corinthiens : « La charité du Christ me pousse, il y a une urgence, inscrite dans nos cœurs qui ne découle pas seulement de la pression des événements et des problèmes mais aussi de ce qui est proprement en jeu : la réalisation d’une authentique fraternité. »

On peut prendre pour exemple un événement récent qui nous a tous bouleversés, le tremblement de terre à Haïti. Va-t-on l’aborder uniquement sous l’angle technique parce qu’il y a un drame humain ou pour aimer et servir des frères ? L’Evangile nous rappelle que cette aide que nous venons apporter doit aller bien au-delà de l’aspect matériel et financier, avec les moyens humains dont nous disposons. Si on l’oublie, notre charité sera angélique, perdue dans les nuages et manquera de signification, risquant de n’être que de bons mots, vides de sens. Non, il nous faut intégrer toutes ces dimensions humaines et savoir les élever à une dimension supérieure : la charité.

 
 
CHAPITRE II : Le développement humain aujourd’hui
 

Benoît XVI nous invite à aller un peu plus loin :

 

(21)… La crise nous oblige à reconsidérer notre itinéraire, à nous donner de nouvelles règles et à trouver de nouvelles formes d’engagement, à miser sur les expériences positives et à rejeter celles qui sont négatives. La crise devient ainsi une occasion de discernement et elle met en capacité d’élaborer de nouveaux projets. C’est dans cette optique, confiants plutôt que résignés, qu’il convient d’affronter les difficultés du moment présent.

 

Il essaie d’analyser les questions de la mondialisation :

 

 (22) Le cadre du développement est aujourd’hui multipolaire. Les acteurs et les causes du sous-développement comme du développement sont multiples, les erreurs et les mérites le sont aussi…La richesse mondiale croît en termes absolus, mais les inégalités augmentent. Dans les pays riches, de nouvelles catégories sociales s’appauvrissent et de nouvelles pauvretés apparaissent… 

(23) …Il n’est pas suffisant de progresser du seul point de vue économique et technologique. Il faut avant tout que le développement soit vrai et intégral…

 

Et quand l’on dit vrai et intégral, c’est pour chacun et pour l’ensemble, aussi bien pour nous que pour l’habitant du Burkina ou celui d’Haïti.

Et, la question nouvelle à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui :

 

 (24) …A notre époque, l’État se trouve dans la situation de devoir faire face aux limites que pose à sa souveraineté le nouveau contexte commercial et financier international, marqué par une mobilité croissante des capitaux financiers et des moyens de productions matériels et immatériels. Ce nouveau contexte a modifié le pouvoir politique des États.

 
Prenons quelques exemples :

-  à propos des questions de bioéthique : certains pays, comme la France, ont des lois de bioéthiques précises avec des positions claires, par exemple sur l’expérimentation sur l’embryon, le clonage ; l’avortement est légalement encadré, … Mais dans d’autres pays, les lois sont différentes ou même absentes. Imaginons qu’il y ait un pays où le clonage ne soit pas interdit : tous les chercheurs des autres pays pourraient alors s’y rendre et faire leurs expérimentations sur le clonage. Ainsi, la France, l’Europe ou d’autres pays, se trouvent dépassés dans une problématique mondiale, puisque le voisin peut le faire ! Comment aider les états à réguler et harmoniser les questions de bioéthique ? Si la Commission Européenne ou l’OMS nous impose des lois encadrant la bioéthique de façon différente, comment nous, état français, allons-nous nous situer par rapport à ces lois ?

- Ce qui est vrai pour les règles de la bioéthique se retrouve pour toutes les questions d’économie et de solidarité qui se posent vis à vis de pays plus pauvres dans le tiers monde ou, plus simplement, vis à vis de l’immigration : combien d’immigrés pouvons-nous accueillir dans notre pays pour ne pas mettre en péril notre économie et notre monde du travail ? Ce n’est pas la France qui, à elle seule, peut régler ces questions. C’est un problème beaucoup plus vaste, c’est une question mondiale de gestion, de partage des richesses et en même temps de respect de la souveraineté des autres états.

 

Autre question soulevée qui nous renvoie à celles abordées ce matin, à propos des systèmes de protection et de prévoyance :

 

 (25) Du point de vue social, les systèmes de protection et de prévoyance qui existaient déjà dans de nombreux pays à l’époque de Paul VI, peinent et pourraient avoir plus de mal encore à l’avenir à poursuivre leurs objectifs de vraie justice sociale dans un cadre économique profondément modifié. Le marché devenu mondial a stimulé avant tout, de la part de pays riches, la recherche de lieux où délocaliser les productions à bas coût dans le but de réduire les prix d’un grand nombre de biens, d’accroître le pouvoir d’achat et donc d’accélérer le taux de croissance fondé sur une consommation accrue du marché interne…

 

Un petit exemple personnel : il y a presque une vingtaine d’année, je visitais l’hôpital de Bobo-Dioulasso au Burkina. Dans un service de médecine, une femme était dans le comas depuis une dizaine de jours, atteinte de méningite, traitée par Clamoxyl. Son mari s’était endetté de 6 mois de salaire pour payer ce traitement qui manifestement stabilisait le terrain mais n’était pas suffisant pour guérir l’infection. J’avais sur moi  de la Roséphine et, grâce à ce médicament, cette femme a pu être soignée. Mais l’importation de ce médicament était strictement interdite par peur des résistances pouvant apparaître avec cet antibiotique !

 

La question suivante abordée par Benoît XVI est la mobilité du travail. C’est une bonne chose d’un côté puisqu’elle permet le partage du travail pouvant contribuer à l’enrichissement des pays les plus pauvres de l’Union Européenne. Mais en même temps, elle peut être source d’une dérive grave si elle a pour but de réduire les coûts de production en profitant de gens qui n’ont aucune protection sociale ! Oui à la délocalisation du travail dans un but de solidarité et de partage et si elle permet le développement de pays plus pauvres, et l’accès de ses habitants à de meilleures conditions de vie.

Nous avons à dépasser nos particularismes locaux et à considérer l’humanité dans sa globalité et dans toutes ses richesses mais aussi dans ses misères :

 

 (27) Dans bien des pays pauvres, l’extrême insécurité vitale, qui est la conséquence des carences alimentaires, demeure et risque de s’aggraver: la faim fauche encore de très nombreuses victimes comme autant de Lazare auxquels il n’est pas permis de s’asseoir, comme le souhaitait Paul VI, à la table du mauvais riche. Donner à manger aux affamés (cf. Mt 25, 35.37.42) est un impératif éthique pour l’Église universelle, qui répond aux enseignements de solidarité et de partage de son Fondateur, le Seigneur Jésus. Eliminer la faim dans le monde est devenu, par ailleurs, à l’ère de la mondialisation, une exigence à poursuivre pour sauvegarder la paix et la stabilité de la planète. La faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle…

… Le droit à l’alimentation, de même que le droit à l’eau, revêtent un rôle important pour l’acquisition d’autres droits, en commençant avant tout par le droit fondamental à la vie.

 

Il y a quelques années, me trouvant au Kazakhstan pour une série de conférences sur la bioéthique, j’avais été invité à l’hôpital d’une petite ville de 30 000 habitants pour parler des dimensions éthiques de la transplantation d’organes, thème qui m’avait été imposé et totalement décalé par rapport aux moyens de ce pays : le coût d’une transplantation rénale correspondait au budget annuel de cet hôpital !

Cela nous interroge sur la valeur du partage, de la solidarité, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas : ce n’est pas toujours évident. Comment les organismes internationaux interviennent pour vivre cette solidarité, attribuer les aides dans ces pays démunis ?

Je me souviens d’un pédiatre mexicain me disant que, dans un CHU de Mexico, ils avaient la consigne que 25 % des femmes hospitalisées ressortent stérilisées - que les femmes en soient informées ou non : façon de prouver au FMI une politique antinataliste, politique de santé maîtrisée et responsable, mais attitude clairement dénoncée par le pape :

 

 (28) … Certaines Organisations non-gouvernementales travaillent activement à la diffusion de l’avortement, et promeuvent parfois dans les pays pauvres l’adoption de la pratique de la stérilisation, y compris à l’insu des femmes

 

Les défis que nous avons à relever aujourd’hui :

 

 (33)… La nouveauté majeure a été l’explosion de l’interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation…

 

Il n’est plus question pour nous d’être pour ou contre la mondialisation. C’est un phénomène inéluctable et sur lequel nous sommes amenés à réfléchir. Toutes les questions de santé, les questions économiques et sociales posées aujourd’hui ont toutes des répercussions au niveau mondial. Cela dépasse largement nos interrogations sur notre régime social français (régime de retraite, par exemple) ou notre économie nationale. Tout ceci est directement ou indirectement dépendant de l’ensemble de l’économie mondiale. Donc aujourd’hui, nous sommes dans l’obligation de réfléchir à toutes ces questions en les intégrant dans ce bien commun de toute la planète et pour tous les peuples en respectant, certes, l’autonomie de chaque pays mais en même temps en prenant conscience de vivre un moment historique de l’humanité : nous sommes une grande famille, la famille humaine. Et cette solidarité est à élargir.

CHAPITRE III : Fraternité, développement économique et société civile.

 

Benoît XVI aborde ici une notion qui nous fait dépasser la seule notion de justice :

 

(34) L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. L’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même, qui provient – pour parler en termes de foi – du péché des origines…

…Parce qu’elle est un don que tous reçoivent, la charité dans la vérité est une force qui constitue la communauté, unifie les hommes de telle manière qu’il n’y ait plus de barrières ni de limites. Nous pouvons par nous-mêmes constituer la communauté des hommes, mais celle-ci ne pourra jamais être, par ses seules forces, une communauté pleinement fraternelle ni excéder ses propres limites, c’est-à-dire devenir une communauté vraiment universelle: l’unité du genre humain, communion fraternelle dépassant toutes divisions, naît de l’appel formulé par la parole du Dieu-Amour. En affrontant cette question décisive, nous devons préciser, d’une part, que la logique du don n’exclue pas la justice et qu’elle ne se juxtapose pas à elle dans un second temps et de l’extérieur et d’autre part, que si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de gratuité comme expression de fraternité.

 

La notion de justice commutative est ici évoquée ; c’est à dire : « je t’apporte quelque chose et j’ai droit à l’équivalent en échange » : ce sont les lois de l’économie. Mais en même temps, il y a une autre forme de justice, la justice distributive, qui me renvoie à la justice sociale : ce à quoi chacun a droit. J’ai le devoir de distribuer à chacun ce à quoi il a droit. Dans le domaine de la solidarité mondiale, j'ai à reconnaître en chacun un frère et chacun de ces frères a des droits. Ils relèvent de sa dignité humaine – les droits de l’homme – et, parce qu’il a des droits, moi j’ai des devoirs de justice.

 

Une parenthèse concernant les religieuses à l’hôpital, en parallèle avec la parabole du Bon Samaritain ; mais cela nous concerne tous en tant que chrétiens.

L’enjeu pour nous, au niveau de la justice, c’est d’aller repérer ceux qui sont laissés pour compte sur le bord du chemin et dont personne ne s’occupe. Dans notre assemblée d’aujourd’hui, il a des responsables de maisons de retraite, des gens qui réfléchissent sur l’avenir de nos hôpitaux. Or, dans notre société, quelles sont les personnes dont personne ne s’occupe, que personne ne soigne ? Pour citer un exemple, un célèbre clochard de Nancy a été accueilli chez les Petites Sœurs des Pauvres et s’y épanouit. Mais combien d’autres dans la rue (tous ne se laissent pas « apprivoiser »), ces gens laissés pour compte, comment les chercher, les trouver, les repérer. C’est dans cette voie qu’en tant que chrétiens nous avons à nous engager préférentiellement.

Et, pour reprendre la parabole du Bon Samaritain, une fois qu’il a été touché par cet homme à moitié mort, il l’emmène à l’aubergiste, c’est en quelque sorte le principe de subsidiarité. Il y a l’aubergiste, il y a le système social, il y a nos structures qui existent pour compléter et collaborer avec nous à ce travail. Il y a des personnes à aimer qui sont laissées pour compte : aimons-les et aidons-les à retrouver leur place dans la société ; aidons-les à retrouver une dimension fraternelle, à retrouver leur dignité de personne.  

Pour revenir aux religieuses, votre rôle prophétique, au service de la charité , au service des malades, n’est pas d’abord de « faire tourner » un hôpital ou un service ou une maison de retraire, mais être témoins de la vocation au don de soi. Vivre cette gratuité à laquelle nous sommes tous appelés est le chemin du Bonheur. Vous allez rendre les médecins, infirmières, aides-soignantes heureuses en leur faisant redécouvrir la vocation du don gratuit. Plus ces personnes vont retrouver cette joie de la gratuité, plus elles « feront bien leur métier », parce qu’elles le feront en vérité, parce qu’elles auront redécouvert la vérité de leur vocation. C’est plus d’humanité en nous et c’est sans doute votre vocation, vous les religieuses, de nous le faire redécouvrir.

 

Une autre citation à propos de la justice commutative :

 

 (35) …En effet, abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave…

 

Et plus loin, une petite phrase qui me paraît essentielle et importante surtout pour tous ceux qui ont des responsabilités au niveau de services ou de maisons hospitalières :

 

 (40) …la gestion de l’entreprise ne peut pas tenir compte des intérêts de ses seuls propriétaires, mais aussi de ceux de toutes les autres catégories de sujets qui contribuent à la vie de l’entreprise : les travailleurs, les clients [les patients], les fournisseurs des divers éléments de la production, les communautés humaines qui en dépendent…

 

La gestion d’un hôpital ou d’une maison de retraite, amène à s’occuper des emplois, ou à permettre à d’autres entreprises de vivre. Le budget de ces établissements s’insère dans une réflexion beaucoup plus large comprenant le service des patients, le bien du personnel hospitalier et de celui d’autres entreprises qui en dépendent.

 
 
CHAPITRE IV : Développement des peuples , droits et devoirs, environnement
 

(43) «  La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir » …C’est pourquoi il est important de susciter une nouvelle réflexion sur le fait que les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires. Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une grave contradiction. Tandis que, d’un côté, sont revendiqués de soi-disant droits, de nature arbitraire et voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et promus par les structures publiques, d’un autre côté, des droits élémentaires et fondamentaux d’une grande partie de l’humanité sont ignorés et violés. On a souvent noté une relation entre la revendication du droit au superflu ou même à la transgression et au vice, dans les sociétés opulentes, et le manque de nourriture, d’eau potable, d’instruction primaire ou de soins sanitaires élémentaires dans certaines régions sous-développées ainsi que dans les périphéries des grandes métropoles…

… L’exaspération des droits aboutit à l’oubli des devoirs. Les devoirs délimitent les droits parce qu’ils renvoient au cadre anthropologique et éthique dans la vérité duquel ces derniers s’insèrent et ainsi ne deviennent pas arbitraires…

… De tels comportements compromettent l’autorité des Organismes internationaux, surtout aux yeux des pays qui ont le plus besoin de développement. Ceux-ci demandent, en effet, que la communauté internationale considère comme un devoir de les aider à être « les artisans de leur destin », c’est-à-dire à assumer eux-mêmes à leur tour des devoirs. Avoir en commun des devoirs réciproques mobilise beaucoup plus que la seule revendication de droits.

 

Ce sujet nous interpelle à titre personnel : j’ai des droits (repos, salaire, etc.) mais j’ai aussi un devoir vis à vis du malade. Ceci nous amène à revisiter notre manière de travailler, notre façon de nous investir dans la construction d’une nouvelle civilisation, celle de l’amour : une nouvelle perspective à laquelle nous sommes invités pour rebâtir la mondialisation, l’habiter d’un nouveau dynamisme.

Sont également évoqués les enjeux de l’écologie qui nous engage à gérer les richesses mondiales qui sont là pour le bien de l’ensemble de la planète. Avons-nous le droit de consommer dix fois plus d’énergie que les africains ? Pourquoi aurions-nous plus le droit d’émettre du carbone dans l’air et non les autres ? Avons-nous le droit de consommer toutes les richesses en carbone-fossile aujourd’hui et ne pas en laisser pour les générations futures ? C’est un devoir de partager avec les générations actuelles et avec les générations futures les richesses de la planète ; richesses qui nous renvoient au Dieu d’amour. Si tous les diamants ou le pétrole sont localisés dans tel ou tel pays, ce n’est pas une injustice mais un signe de l’amour de Dieu qui nous invite à vivre le partage et, à travers ce partage, à construire une solidarité qui nous rend frères les uns des autres ; et non pas profiter de ces richesses en les exploitant pour nous-mêmes, laissant les populations locales dans une extrême pauvreté (exemple, la RDC).

 
 
CHAPITRE V : La collaboration de la famille humaine
 

Ce sujet est très concret pour nous aujourd’hui, dans le quotidien de nos activités professionnelles médicales et sanitaires.

 

(53) Une des pauvretés les plus profondes que l’homme puisse expérimenter est la solitude. Tout bien considéré, les autres formes de pauvreté, y compris les pauvretés matérielles, naissent de l’isolement, du fait de ne pas être aimés ou de la difficulté d’aimer …

 

Pour tous ceux d’entre vous qui travaillez dans une maison de retraite, vous devez rencontrer de très nombreux exemples de solitude.

Un exemple : à la villa St Pierre Fourier dans cette maison de l’Asnée, de la solitude, il y en a ! Combien sont abandonnés à leur solitude ? Il n’est plus utile, il n’est plus rentable, donc il ne compte plus. C’est une vraie pauvreté : me laisse-t-elle indifférent ?

C’est le problème de tous ceux qui se replient sur eux-mêmes pour ne devoir rien à personne, ne voulant pas déranger : exemple de certaines personnes âgées qui ne veulent pas qu’on leur apporte la communion le dimanche. Peut-être de l’orgueil, en refuant d’accepter d’être dépendant des autres ? Mais aussi manque de solidarité (elle agit dans les deux sens !) : accepter d’avoir besoin de l’autre.

Il y a là un gros défis : cette pauvreté de l’isolement est près de nous et combien fréquente ! Elle ne touche pas que les personnes âgées : solitude des étudiants, des malades, d’hommes et de femmes qui vivent seules suite à un échec conjugal ou à un célibat forcé et qui s’isolent, seules devant leur télé ou Internet, enfermés contre nature, prisonniers de l’écran cathodique.

 
La suite est plus théologique :
 

(54) Le thème du développement coïncide avec celui de l’inclusion relationnelle de toutes les personnes et de tous les peuples dans l’unique communauté de la famille humaine qui se construit dans la solidarité sur la base des valeurs fondamentales de la justice et de la paix. Cette perspective est éclairée de manière décisive par la relation entre les trois Personnes de la Sainte Trinité dans leur unique Substance divine. La Trinité est unité absolue, car les trois Personnes divines sont relationnalité pure. La transparence réciproque entre les Personnes divines est complète et le lien entre l’une et l’autre est total, parce qu’elles constituent une unité et unicité absolue. Dieu veut nous associer nous aussi à cette réalité de communion: « pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 22). L’Église est signe et instrument de cette unité. Les relations entre les hommes tout au long de l’histoire ne peuvent que tirer avantage de cette référence au divin Modèle. À la lumière de la révélation du mystère de la Trinité, on comprend en particulier que l’ouverture authentique n’implique pas une dispersion centrifuge, mais une compénétration profonde.

 

Nous sommes ici au cœur même de la pensée de Jean-Paul II en matière d’anthropologie. Quand l’homme et la femme sont crées à l’image de Dieu, appelés à aimer et être aimés, c’est l’image de Dieu dans son message trinitaire. Le mystère de la Ste Trinité est avant tout un mystère relationnel. Quelqu’un ne s’épanouit, est pleinement lui-même que lorsqui’il s’ouvre à cette dimension relationnelle, dans tous ses modalités (commerciales, professionnelles, patient/soignant, etc.). La relation inter-personnelle est première et se traduit par « je me mets à ton service selon la raison de ma présence auprès de toi » (en tant que médecin, infirmière, aide-soignante…).

C’est notre façon d’aimer le patient et de le servir. Je l’accueille comme un frère ou une sœur et je partage avec lui ou elle ce que je suis, ce que je vis : voilà une vocation ! Malheureusement, le monde du travail, la société dans laquelle nous vivons, est trop souvent bien loin de cette perspective. Nous avons donc à redécouvrir une autre façon de vivre nos relations professionnelles. Ainsi, cette notion de relation interpersonnelle nous invite à relire tous nos engagements.

A titre d’exemple, reprenons dans l’Evangile l’épisode de la femme adultère : Jésus rencontre cette femme, prise en flagrant délit. Elle doit être lapidée, selon le loi. Toi, Jésus, que dis-tu ? Il baisse les yeux et griffonne sur le sol. Que celui d’entre vous qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre ! Tous s’en vont les uns après les autres. Alors il relève la tête et appelle la femme et rentre en dialogue avec elle, une fois qu’il n’est plus contraint de la considérer de façon réductrice, sous un aspect purement « technique » (ici, il s’agit de son péché ; mais on peut extrapoler à notre vécu professionnel : l’ulcère du 38, la fracture de cette nuit, …). Il nous faut sortir de ce regard technique : nous sommes en présence d’une personne, d’un frère, d’une sœur et cela change tout !

Pour terminer, une anecdote personnelle : étant encore interne, à un retour de vacances, je rencontre une personne ayant fait un AVC, hospitalisée depuis 3 semaines, dans le comas ; l’équipe soignante est impuissante : il n’y a rien à en faire ! En entrant dans la chambre, je lui ai dit « bonjour Madame » ; et ainsi, chaque jour, je m’arrête devant elle et la salue. Le 3° jour, elle a bougé les lèvres ; le 4° elle a bafouillé quelques syllabes, et, le 5° jour, elle a répondu bonjour ! Cette relation personnelle a été une interpellation à la vie à laquelle elle a su et pu répondre.

 
 
En guise de CONCLUSION
 

Toute l’éthique est là : sommes-nous des éveilleurs de vie, de solidarité entre nous, de fraternité dans toutes nos relations avec des patients, des malades mais aussi dans toutes nos relations d’ordre politique, économique et de toutes sortes ?

C’est tout l’enjeu de cette encyclique : il y a un niveau de justice et au dessus, un niveau supérieur où nous sommes appelés au service du bien de chacun dans son développement intégral et ce dans tous les domaines. Chacun en sera plus heureux et s’épanouira pleinement, capable d’aimer en vérité, parce qu’il aura redécouvert sa nature humaine en profondeur.

 
 
 
 


 

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